Trascrizione
Votre descente aux enfers est maintenant terminée. Vous avez, dans un certain sens, rencontré Lucifer en personne. Dante lui-même, le plus grand poète, est presque sans voix devant l’ange déchu. Parvenu au sommet négatif de l’Enfer, le poète ne peut retrouver son salut que grâce à Virgile.
Dans cette dernière salle, l’occasion de lever les yeux et de « revoir les étoiles » vous est offerte par les constellations peintes en grand format par deux maîtres – cette fois-ci de notre temps - Gerhard Richter et Anselm Kiefer.
Mais qui a vécu l’enfer sur terre, et en est sorti, comment survit-il ? Matteo Lafranconi, directeur des Écuries du Quirinal, dans l’essai qui conclut le catalogue de l’exposition, met en parallèle des voix de grands auteurs de la littérature internationale et de témoins de grands massacres du XXe siècle.
Fiodor Dostoeïvski, dans les Souvenirs de la maison des morts, raconte la prison tsariste infernal d’Omsk où il resta pendant quatre ans. Selon l’écrivain russe, la légèreté d’un nouveau départ ne peut être atteinte que si l’on laisse derrière soi le souvenir des horreurs auxquels on a été témoin.
De la même manière, la psychanalyste Luciana Nissim Momigliano, survivante d’Auschwitz, écrit dans ses courtes mémoires :
J’aime à penser que j’ai tourné la page. Auschwitz a été un livre d’horreur mais je l’ai fermé et j’en ai commencé un autre de la légèreté et de l’amour.
Le coût de cet oubli, de l’inhibition de sentiments primitifs tels que la peur, la honte et le dégoût, a cependant pour certains un prix trop élevé. Le « non-sentir » - comme le décrit le pianiste hongrois György Sebők, survivant du camp de Bùchenwald – finit par anesthésier tout sentiment, et complique les processus de création artistique.
Primo Levi écrit que survivre à l’enfer remplit l’homme de honte, « celle que le juste éprouve devant la faute commise par autrui, tenaillé par l’idée qu’elle existe, qu’elle ait été introduite irrévocablement dans l’univers et que sa bonne volonté se soit montrée nulle ou insuffisante et totalement inefficace. »
Avec la honte, Levi parle d’une ombre indélébile qui s’insinue dans l’âme du survivant et menace le sentiment de salut. Une fois sorti d’Auschwitz, l’écrivain était persécuté par l’idée que sa nouvelle vie était un rêve, derrière lequel l’horreur du camp de concentration demeurait pour seule vérité.
Comme le remarque Lafranconi, Levi refuse toutefois la solution du « non-sentir ». Celle-ci réduit l’individu à l’état de pure expression de son besoin d’exister. Et même, pour Levi, une approche analytique face au mal, une « curiosité » à comprendre - au risque de passer pour cynique.
Le refus de s’en sortir en mettant une « barrière coupe-feu » entre soi et l’Enfer unit Levi à l’écrivain hollandais Etty Hillesum, décédée à Auschwitz en 1943. Dans ses témoignages, demeurés cachés pendant des décennies, Hillesum avec une trempe morale extraordinaire exhorte à refonder un principe universel d’humanité, et écrit « En définitive, ce qui compte c’est comment l’on supporte la douleur et si l’on parvient à garder intact un petit morceau de son âme. »
Hillesum trouve ces mêmes années une résonance dans la pensée de Simone Weil. Pour l’écrivain et activiste française, l’Europe de l’après-guerre aurait dû abandonner le « langage des droits ». Le problème d’insister à revendiquer des droits, selon Weil, est que l’on glisse vers le recours à la force. Weil souhaite par contre un langage de l’obligation, des devoirs qui précédent et fondent les droits eux-mêmes. Ces obligations proviennent du respect entendu comme égard et attention à l’endroit de chaque être humain et ses besoins, qu’ils soient physiques ou spirituels.
Peut-être alors que les étoiles dantesques, cette lumière qui dans la nuit la plus obscure élève le poète apeuré vers le salut, ne sont autre qu’une projection de ce qui est sacré dans le cœur humain - le bien, la beauté, la justice et la vérité.