La Métamorphose du Diable

Anonimo spagnolo Demonio, 1701-1800 Valladolid, Museo Nacional de Escultura

Trascrizione

Extrait du Docteur Faustus de Thomas Mann, 1947

« J’avais l’esprit vif et de grands talents, qualités octroyées par la grâce des cieux que j’aurais pu mieux utiliser avec modestie et honnêteté, mais je sentais trop bien : qu’en ces temps-ci, il n’est œuvre que l’on puisse faire de manière dévote et simple justement et que l’art devient impossible sans l’aide du diable. »

Dans cet extrait, celui qui parlait était Schleppfuss, l’une des identités fictices prises par Méphistophélès dans le roman de Mann. Le nom de Méphistophélès, l’accompagnateur démoniaque du Docteur Faust, apparaît pour la première fois dans un récit populaire allemand de 1587 et, les siècles suivants, il s’est répandu également avec de légères variations dans les cultures d’autres pays. C’est, en somme, une appellation de démons et d’esprits sataniques. Mais de quoi dérive-t-elle ? Probablement de Hermès Trismégiste, vénéré à l’époque classique comme patron des magiciens et alchimistes.

À la fin du XVIe siècle, Méphistophélès fait son chemin dans le récit populaire et le théâtre élisabéthain, puis dans les drames des poètes du Sturm und Drang.

Goethe fut fasciné par ce mythe, dès sa jeunesse. Le travail d’écriture et de révision du Faust, que Goethe ne finira que peu avant de mourir, fut très long. La définition des caractères de Faust et Méphistophélès est centrale dans cette genèse tourmentée. D’un côté, l'impatient, impérieux Faust qui désire ardemment la connaissance, la vigueur et les exploits de jeunesse ; de l’autre, Méphisto, un personnage apparemment servile mais qui poursuit la victoire ultime, sans jamais céder.

En somme, Faust et Méphistophélès sont comme des pôles opposés et complémentaires. Norbert Miller, dans son essai, identifie dans ce schéma une tradition que Thomas Mann recueille et élargit dans son Docteur Faustus, à une époque qui avait été déchirée d’abord par les horreurs de la Grande Guerre, puis par la révolution d’Octobre et, enfin, par l’effondrement de toutes les valeurs occidentales provoqué par l’avènement d’Hitler.

Près d’une décennie avant de publier le chef-d’œuvre de sa vieillesse, Mann avait examiné en profondeur le Faust de Goethe. Dans un essai sur le sujet, il décrit la figure ambiguë de Méphistophélès avec intérêt plus qu’avec désapprobation, en faisant preuve de respect, quasiment de sympathie. Pour Mann, cet « accouchement désagréable de boue et de feu » – ce sont les termes avec lesquels Faust définit Méphistophélès – est certes une créature répugnante mais à la fois grandiose : « La boue, c’est-à-dire le cynisme, la subtilité immonde de l’esprit en révolte perpétuelle, intrépide et enflammé, animé par une volonté démoniaque de destruction ».

Le Lucifer de Franz Von Stuck, que vous trouvez toujours dans cette salle, fut la pièce maîtresse d’une grande exposition à Munich, en 1890. Une figure gigantesque, ailée et nue, se penche légèrement en avant. Ses yeux hallucinés sont la seule source de lumière de la toile. La critique de l’époque remarqua immédiatement que ce Lucifer n’a aucun des attributs diaboliques de l’iconographie traditionnelle. Von Stuck s’était plutôt référé à la figure du Pensieroso de Michel-Ange, dans la chapelle Sixtine, et évidemment au Penseur de Rodin, réalisé quelques années auparavant seulement pour la Porte de l’Enfer. Ce qui unit ces figures, c’est la tête appuyée sur la main : le geste de la mélancolie.