Les enfers humains : guerres

Gaetano Previati Gli orrori della guerra: l’esodo, 1917 Milano, Collezione Isolabella

Trascrizione

Extrait de Le feu, de Henri Barbusse, publié en 1919

La terre ! Le désert commence à apparaître, immense et plein d’eau, sous la longue désolation de l’aube. Des mares, des entonnoirs, dont la bise aiguë de l’extrême matin pince et fait frissonner l’eau ; des pistes tracées par les troupes et les combats nocturnes dans ces champs de stérilité et qui sont striées d’ornières luisant comme des rails d’acier dans la clarté pauvre ; des amas de boue où se dressent çà et là quelques piquets cassés, des chevalets en X, disloqués, des paquets de fil de fer roulés, tortillés, en buissons. Avec ces bancs de vase et ses flaques, on dirait une toile grise démesurée qui flotte sur la mer, immergée par endroits. Il ne pleut pas, mais tout est mouillé, suintant, lavé, naufragé, et la lumière blafarde a l’air de couler. On distingue de longs fossés en lacis où le résidu de nuit s’accumule. C’est la tranchée. Le fond en est tapissé d’une couche visqueuse d’où le pied se décolle à chaque pas avec bruit, et qui sent mauvais autour de chaque abri, à cause de l’urine de la nuit : les trous eux-mêmes, si on s’y penche en passant, puent aussi, comme des bouches. Je vois des ombres émerger de ces puits latéraux, et se mouvoir, masses énormes et difformes : des espèces d’ours qui pataugent et grognent. C’est nous.

Pendant la période du premier expressionisme, autour de 1910, quelques artistes et poètes souhaitaient un renversement radical qui aurait affranchi la société des conventions désormais dépassées et d’une autorité incapable de se réformer.

Aujourd’hui, nous savons ce qui s’est passé après la Grande Guerre : l’effondrement du Reich, la dévastation et les terribles conséquences que la guerre eut sur la vie quotidienne de la population.

Mais à l’époque, la seule perspective d’avenir répandue par la propagande était la certitude de la victoire finale.

Pourtant, dès les premières années de guerre, les traces de la tragédie en cours étaient plus visibles dans les villes que dans les campagnes, en particulier à Berlin perçue comme une nouvelle Babylone, un Moloch qui dévorait le peuple, un lieu de perdition, un enfer. Après l’exaltation initiale pour la guerre, les Allemands durent faire face à la perte dramatique de vies humaines et à la crise économique qui, en 1918, conduisit à la chute de l'empire, la révolution et la proclamation de la République. L’appauvrissement des nombreuses familles restées sans père, les vétérans blessés et défigurés qui envahissaient les routes eurent des conséquences sociales avec des répercutions sur la vie quotidienne. Mais il y avait aussi les profiteurs de la guerre : les spéculateurs et brasseurs d’affaires sans scrupules qui s’enrichissaient avec la reconstruction ou l’exploitation de criminels et de prostituées. Les artistes et les poètes qui expérimentaient en personne cette dramatique réalité développèrent des moyens formels complètement nouveaux pour raconter l’enfer de la ville.

Pour Otto Dix, le traumatisme de la guerre fut si bouleversant qu’il le poussa à rester toute la vie fidèle à sa formation réaliste : sa mission fut celle d’attirer l’attention sur les terribles expériences du réel avec des œuvres qui avaient une valeur d’avertissements. Dix acheva en 1932 une peinture monumentale intitulée Der Krieg, la guerre. Son point de départ avait été les impressions recueillies en trois ans de front et mises sur papier une première fois en 1924 dans le cycle de gravures que vous voyez dans l’exposition.

Mais en 1933, Hitler prit le pouvoir. Le Troisième Reich ne pouvait accepter Der Krieg, l’œuvre pacifiste par excellence, qui immortalisait de façon réaliste l’enfer du massacre. Otto Dix fut licencié sur-le-champ de sa chaire à l'Académie des Beaux-Arts de Dresde.